Acheter une Austin 20 HP sans même l’avoir vue et la ramener par la route !

Nous avons tous un jour, été confrontés à cette situation.  Après avoir passé des centaines d’heures sur Internet, analysé des milliers de photos, enfin trouvé le modèle parfait. Pour nous, une Austin 20 HP. Sauf que le vendeur habite loin… très loin !  Alors, la chose la plus raisonnable à faire est de l’oublier. Oui, mais non. D’après les photos, l’exemplaire est vraiment superbe. Même mieux : il semble être en parfait état. Et le prix ? Correct ! En résumé, c’est l’occasion.

Mais vous êtes occupé au travail. Vous allez rater l’affaire. Il ne faut pourtant pas laisser tomber. Sauf que la prise de décision doit être nécessairement rapide. Vous risquer de foutre en l’air toutes vos économies. Vous cherchez à faire quelque chose d’intelligent, pour une fois.

Appeler le propriétaire ? Vous réalisez que ce n’est pas si malin, parce que vous ne savez pas vraiment quoi dire. Confus, vous lui demandez de confirmer que le bolide est bien celui indiqué dans l’annonce. Ce n’est pas innovant. Et soudain, vous avez une idée. Vous dites à votre interlocuteur que vous la voulez, mais à condition que vous puissiez revenir par la route. Quand vous dites « conduire »… ce n’est votre véhicule tracteur avec une remorque derrière, mais cette Austin vue sur internet.

Bentley S1 contental Mulliner Fastback 1957 - Vintage and Prestige

C’est ainsi que j’ai contacté Chris, qui travaille pour Vintage and Prestige, situé à Crays, près de Basildon, au Royaume-Uni. J’habite à Paris, en France, et je n’avais pas le temps de leur rendre visite. Il m’a répondu quelque chose comme « Yes sir, l’Austin 20 HP Clifton Tourer en question est en parfait état de fonctionnement, et je vous assure qu’elle fera le voyage ». La voiture était à nous.

Un peu plus d’infos sur l’Austin 20 HP ?

Depuis que vous avez lu « Austin », vous avez en tête un Cooper. Mais l’Austin 20 HP est plutôt l’opposé d’une Mini. Elle est lourde, grande, haute. En fait, vous pouvez utiliser tous les adjectifs que vous connaissez pour décrire quelque chose de balèze, ça marche. Pour faire simple, c’est le double en longueur et en largeur du célèbre Kit car britannique. Elle fait également deux fois son âge, puisque le premier modèle est apparu pour la première fois en 1919 tandis que le second a été introduit en 1959.

L’usine de Longbridge, basée à Birmingham, en a produit plus de 15 000. Ce fut un véritable succès. Notre nouvelle acquisition a quitté l’usine en 1925. D’abord vendue vers Aberdeen, en Écosse (comme l’indique le « SV » sur la plaque d’immatriculation), elle a ensuite traversé le monde pour atteindre l’Australie, avant de revenir au pays dans les années 90.

Grâce à son 4 cylindres de 3,6 litres en fonte, délivrant 45 ch, l’Austin 20 HP était presque l’égale de la Bentley 3 litres et des autres Rolls-Royce 20 HP, même si bien plus abordable et fiable (certaines d’entre elles parvenaient à franchir le seuil des 750 miles).

Nous avons reçu une invitation à venir chercher notre nouvelle bolide chez Vintage and Prestige. Le showroom est situé au milieu d’une zone industrielle dont seule l’Angleterre à le succès, c’est à dire un coin relativement inhospitalier et froid, qui peut accueillir cependant quelques trésors.

En parlant de Bentley et de Rolls-Royce…

L’accueil de Chris est chaleureux. L’Austin 20 HP Clifton Tourer, immaculée, attire le regard sous tous ses angles. Le problème ? Il est difficile de garder les yeux dessus. En effet, juste à coté, une superbe Bugatti Type 57 Atalante bicolore attend son futur propriétaire.

L’endroit est plein de machines exotiques. Avez-vous déjà entendu parler d »EMF 30 HP Rois des Belges 1910, du Napier T64 Napier Gentleman’s carriage 1914, du Talbot 4CY 15/20 1916 ? Personnellement, je ne connaissais pas. Vous feriez mieux de jeter un coup d’œil sur leur site web si vous êtes intéressé par les choses peu communes. C’est clairement un paradis pour tout amateur d’avant-guerre. À l’époque, les carrosseries étaient vraiment différentes les unes des autres, témoignage d’une période de gloire pour des designers (quasiment) entièrement libres de leur délires.

La maison est réputée pour sa sélection de Rolls-Royce et de Bentley. Et à ce propos, la présentation est tout simplement incroyable. Il est fort probable que même les concessionnaires officiels n’aient pas réussi à réunir autant d’unités à l’époque. Il y en a des dizaines et des dizaines, toutes plus brillantes les unes que les autres. A tel point qu’il n’est tout simplement pas possible de les compter.

La maison du Bentley 3 Litres !

Ma préférence va aux Bentley 3 litres, compte tenu de leur histoire et de leurs victoires au Mans. Chris est heureux d’ouvrir leur capot afin de nous permettre d’inspecter leurs moteurs fait d’acier, de laiton et de cuivre, et d’apprécier leur parfait état. Quel plaisir pour les yeux !

Curieusement, la voiture préférée de Chris est française. Une Mors de 1903, équipée d’un moteur de 5 litres et de toutes sortes d’accessoires et de phares en laiton brillant. Très rapide, elle est bien évidemment éligible au Londres-Brighton (seules les voitures d’avant 1904 sont autorisées). Les propriétaires précédents y ont participé 20 fois, sans aucun abandon ! Son cuir rouge ressemble à un bonbon. Savoureux, c’est définitivement le mot adéquat.

Il est temps de réveiller la bête !

Assez parlé de voitures dont nous ne pouvons pas nous permettre la folie ! Et  temps pour nous de réveiller notre Clifton Tourer. L’opération demande une sorte de rituel : brancher la magnéto, amorcer le carburant, mettre l’allumage en retard, un peu de starter, tourner la clé. Quand tout est en place, le moteur démarre au quart de tour (l’expression vient du monde de l’avant-guerre, faisant référence à un moteur démarrant au quart de tour de manivelle, une fois la compression trouvée..).

Malgré ses 95 ans, l’Austin est en parfait état de fonctionnement. Son moteur tourne à 2000 tr/min maximum, ce qui est carrément bas comparé aux normes modernes. Oubliez la puissance, et appréciez le couple. Les sensations sont plus proches de la moissonneuse-batteuse que d’une vraie voiture. Avec l’Austin 20HP, vous devez apprendre à apprécier de cruiser paisiblement, et à profiter des sensations que procure le vent sur le visage pour retrouver des sensations de vitesse. Les plaisirs sont définitivement différents des voitures de sport que nous avons l’habitude de conduire.

En route pour Paris !

Après une visite du parc industriel, afin de se familiariser avec la voiture, il est temps de quitter Chris et Classic and Vintage. Nous avons des étoiles dans les yeux. Les premiers kilomètres à travers les différentes villes nous permettent de nous rendre compte que le premier rapport n’est pas si utile (même le second), constituant plutôt un outil de manœuvre. La boîte de vitesses non synchronisée craque un peu, mais c’est normal compte tenu de sa conception archaïque.

Austin 20 HP Clifton Tourer 1925

Le moteur est coupleux, ce qui permet de démarrer en troisième vitesse. Nous avons essayé de remplacer l’huile par de la graisse liquide afin de faciliter le changement de vitesse, mais c’est plutôt une façon de passer les rapports que le conducteur doit apprendre. Cela demande de jouer avec l’accélérateur, les freins, de décomposer les différents mouvements, d’aligner les pignons à chaque passage de vitesse. L’Austin 20 HP est plaisante à conduire, et récompensante, car l’on progresse à chaque sortie, chaque rond-point, chaque freinage. Bref, sa conduite parfaite se mérite !

Nous rejoignons notre hôtel, basé à Southend-on-Sea, et profitons du bord de mer. Le plan est de prendre la route tôt le lendemain, afin d’éviter les embouteillages autours du Dartford Crossing. (le premier pont au dessus de la Tamise, lorsque l’on vient de la mer du Nord).

Démarrage de bon matin, démarrage quand même

Nous démarrons l’Austin à 5 heures du matin sans problème, malgré la température négative. Lampes, clignotants, essuie-glaces, tout fonctionne encore très bien. (La voiture a passé son CT français et anglais sans problème). Nous sommes prêts à partir. Le voyage s’annonce assez long, d’environ 450 kilomètres.

Mais notre bolide est à l’aise sur l’autoroute anglaise, limitées à 60 mph, ce qui est plus ou moins sa vitesse de pointe. Afin de la préserver, nous nous autorisons un 55 mph en vitesse maximum. Un overdrive placé en sortie de boîte de vitesses serait une évolution potentielle (commune) et intéressante, afin de gagner 20 à 30% de Vmax.

Après la traversée de la Manche, nous empruntons des petites routes afin d’éviter la quatre voie française. L’Austin 20 CV se comporte parfaitement, malgré une direction lourde (qui demande de gros bras pour se garer, ou ne serait-ce que tourner à basse vitesse). L’accélération est progressive, à défaut d’être brutale. Même chose pour les quatre freins à tambour (à noter que la plupart de ses contemporaines n’en avaient que deux).

Austin 20 HP Clifton Tourer 1925

L’Austin est très confortable, le cuir agréable au toucher, et le pare-brise amovible protège les passagers assis à l’arrière. La carrosserie rouge brille de toute part. J’apprécie particulièrement les phares montés sur les ailes ainsi que les marchepieds évasés qui sont des éléments conférant de la grâce à l’ensemble de la voiture. Des petites grilles de protection sont montés sur les gardes-boue arrières, signe de son passage en Australie, afin de protéger la peinture des éclats de cailloux typiques des routes de l’ancienne colonie anglaise.

Le voyage au ralenti nous offre la possibilité de découvrir progressivement la voiture, et d’apprécier ses fabuleux petits détails, tels que les manomètre, a priori d’origine, sur le tableau de bord.

Arrivé sans encombre à Paris !

Après 9 heures de route (y compris de train), ponctuées de 3 pauses, nous sommes enfin arrivés à Paris ! L’Austin 20 CV a montré, une fois de plus, sa fiabilité !

Depuis lors, j’ai participé à la Traversée de Paris, et j’ai parcouru quelques kilomètres supplémentaires sur les routes françaises. Cela tend à modifier mon point de vue sur la fonction de la voiture ancienne. Je n’avais jusque lors généralement apprécié que les versions sportives. À bord de l’Austin 20 HP, les sensations sont très différentes, la sportivité n’est même pas un concept lointain, elle est complètement absente. Cependant, j’ai beaucoup de plaisir à la conduire.

Peut-être parce que, même à 80 km/h, la sensation de liberté et de vitesse est présente. J’apprécie également le fait que la voiture fait complètement exotique dans le trafic et le paysage urbain, moderne, fabuleusement hors du temps.

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Austin 20 HP : pour un Londres-Paris hors du temps (British Roadtrip - Part II)

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